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Égypte-Algérie : où sont passées les colombes?

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« Il est plus facile de faire la guerre que la paix ». Georges Clémenceau

 

Il est très difficile de parler de beau temps lorsque la tempête fait rage, que les éléments se déchaînent et que le tonnerre gronde. Il est aussi très ardu d’envisager sereinement des réconciliations lorsque les bourrasques émotionnelles balayent les âmes, que l’atmosphère affective est chargée d’électricité et que les éclairs passionnels lézardent le ciel algéro-égyptien.

En ces moments, on a plus de succès en griffonnant un brûlot, en composant une chanson satirique sur un rythme festif ou en postant sur Youtube une vidéo d’insultes et de quolibets. Toute tentative pour calmer les esprits et apaiser les tensions est interprétée comme une trahison suprême, une déficience sévère en algérianité ou même une ablation totale du « nif ».

J’en sais quelque chose. Lorsque j’ai mis en ligne, avec mon ami le Pr Aomar Hadjadj, une pétition intitulée « Assez de la guerre médiatique entre l'Égypte et l'Algérie » [1], j’ai été inondé par un flot de courriels incendiaires me reprochant une génuflexion à « l’ennemi », me donnant un cours d’histoire sur le grand roi berbère « Sheshonq » , me parlant des dessous de la compagnie Orascom ou m’apprenant que le fils de l'autre lorgnait le pouvoir. Quelqu’un m’a même demandé si j’étais Égyptien déguisé en Algérien. Pensez-y : un descendant de Ramses au pays de Sheshonq!

Les blogs de différents sites qui ont publié la pétition ont été pris d'assaut et les internautes se sont livrés à des joutes prosaïques dans lesquelles, à qui mieux mieux,  chacun exhibait son patriotisme cursif.

Jamais l’histoire, l’économie, la géopolitique et la généalogie n'a connu autant de progrès dans notre pays que pendant ces quelques semaines. Les blogeurs sont tous devenus érudits, mais pas pour le Savoir en soi. Non. C’est juste pour se convaincre qu’ils pouvaient se bomber le torse ou qu’ils étaient détenteurs de secrets qu’eux seuls connaissaient. Des secrets de polichinelle qui avaient fait plusieurs fois le tour de la blogosphère. Il est quand même effarant de voir ce que les quatre lignes de la pétition peuvent produire comme « dissertations »!

Néanmoins, ce qui est réconfortant réside dans le fait qu’un nombre très élevé de personnes ont pris le temps de signer la pétition. Citoyens d’Algérie et de 33 autres pays, des centaines d’intellectuels, universitaires, professionnels et étudiants en grande majorité algériens ont appuyé la démarche d’appel au calme. Aucune autre pétition, ni regroupement professionnel en Algérie ou en Égypte n'a réuni autant de personnes autour d’une déclaration de paix. Cela ne peut que prouver à ceux qui ont accusé les Algériens d’être un peuple belliqueux qu’ils l’étaient beaucoup moins que ceux qui les ont montrés du doigt. Bien au contraire, ils ont prouvé qu’ils savent séparer le bon grain de l’ivraie, qu’ils ont en aversion les comportements dégradants et qu’ils sont épris de paix.

Des citoyens égyptiens ont aussi signé la pétition. Je citerai parmi eux le talentueux et jeune cinéaste Amir Ramses [2], disciple de feu Youcef Chahine. Ce réalisateur n'a pas oublié, comme certains amnésiques, ses séjours en Algérie. Lorsqu’il est venu présenter son court-métrage « Pas comme les autres » à Taghit (2007), où sont mis en scène un Égyptien et une Algérienne, les critiques ont été dithyrambiques : « Voilà un futur Youcef Chahine, que cet Amir qui porte déjà le titre de noblesse dans son nom » [3].

Nous n’entendons parler que de ceux qui nous insultent et nous traînent dans la boue, mais pas de ceux qui nous respectent et veulent conserver des liens d’amitié avec nous. Évidemment, les messages de paix et de raison ne font malheureusement ni vendre des journaux, ni augmenter l’audimat. Tout cela pour vous dire que M. Amir Ramses a, lui aussi, publié une pétition sur son blog [4]. Dans le long texte publié, on peut lire « nous refusons cette campagne médiatique et les insultes dirigées contre le peuple algérien; nous refusons que l’Ambassadeur d’Algérie soit prié de quitter l’Égypte et que l’Ambassadeur d’Égypte soit retiré d’Algérie; nous refusons que les relations soient coupées avec l’Algérie, qu’elles soient intellectuelles, culturelles ou économiques ».

Cette pétition a été signée par environ 300 personnes parmi lesquelles on peut nommer les réalisateurs Yousry Nasrallah et Ahmed Rashwan et les acteurs Khaled Abou Naga et Amr Waked.

D’autre part, le réalisateur Ahmed Rashwan a dédié le prix qu’il a récemment reçu au Festival du film arabe de Bruxelles pour son long métrage « Basra » aux deux peuples : algérien et égyptien [5]. Il a aussi mentionné que les artistes qui ont offensé l’Algérie et son peuple n’ont pas évalué les conséquences de leurs actes.

De son côté, l’actrice Magda qui a joué le rôle de Djamila Bouhired dans le célèbre film  sur la moudjahida a déclaré que « l’Algérie a toujours été dans le cœur de l’Égypte et des Égyptiens et cela est notre message à nos frères algériens » et que les deux pays avaient des destins et des intérêts communs.

Au-delà de tout ce qu’elle a soulevé comme poussière, cette guerre médiatique a clairement révélé que les peuples arabes ne connaissent rien les uns des autres, si ce n'est des stéréotypes surannés. Les médias et les artistes hostiles ont tous utilisé les mêmes clichés pour décrire les Algériens. « Ils ne savent pas parler l’arabe » : savent-ils au moins que l’enseignement en Algérie a été arabisé depuis plus de 30 ans? « Ils ne parlent que le français » : sont-ils au courant que c’est l’Égypte qui est membre de la Francophonie et non l’Algérie? « Ce ne sont pas des Arabes » : est-ce que ces médias et ces artistes se rendent compte qu’en parlant de 7000 ans d’histoire, ils ne se réfèrent exclusivement qu’à leur passé « pharaonique » et non à leur passé arabe?

En plus, agresser des joueurs et les accuser d’avoir tout comploté relève d’une méconnaissance totale de la psychologie de l’Algérien et de sa réactivité. Ce n’est que cette semaine que des officiels égyptiens ont admis qu’ils s’étaient trompés  [6]. Mais après quoi?

Le paroxysme de l’indécence et de l’intolérable a été atteint lorsque la mémoire des martyrs de la révolution a été souillée. Toucher à un symbole aussi sacré pour les Algériens est un sacrilège innommable qu’il sera difficile d’oublier.

Néanmoins, la généralisation des insultes à tout un peuple et l’atteinte à ses valeurs pour des actes ou des propos tenus par des individus ou un groupe d’individus n’est en aucun cas justifiable. Il faudrait plutôt s’en prendre à celles et ceux qui ont fauté et ne pas s’attaquer à une nation dans sa globalité.

Prenons exemple sur le dernier match France-Irlande. Une flagrante tricherie de Thierry Henry a privé l’Irlande d’une participation à la coupe du Monde de football. Que se serait-il passé entre l’Algérie et l’Égypte si cela avait été le cas? Je n’ose pas l’imaginer. Les Irlandais ont-ils insulté tous les français, leurs martyrs, leur langue et leur culture? La réponse est non. Les journaux ont traité Thierry Henry de tricheur et une pancarte a été affichée à l’aéroport de Dublin: «L’Irlande vous souhaite la bienvenue…sauf si vous êtes Thierry » [7]. Aucun amalgame, aucune insulte désobligeante et aucune généralisation dans ces pays développés. Pourtant, sur le papier, l’Algérie et l’Égypte ont plus de choses en commun que la France et l’Irlande.

Grande absente de la confrontation Algérie-Égypte, la fameuse Ligue Arabe a brillé par son mutisme et sa neutralité. À quoi sert-elle déjà cette « respectable » institution?

La situation politique et sociale s’est grandement dégradée depuis les deux derniers matchs entre l’Égypte et l’Algérie. Il est impératif de conjuguer les bons offices, la médiation et l’action citoyenne pour annihiler ce climat de haine entre deux pays qui ont tout pour s’entendre : culture, langue, religion et destin commun.

Souhaitons que plus de colombes survolent nos cieux afin de faire pression sur les gouvernements de nos pays pour qu’ils exigent aux médias de changer de ton, de respecter l’éthique professionnelle et d’être plus compétents. Espérons aussi qu’ils arriveront à se parler entre eux pour mettre fin à cet imbroglio diplomatique.

Après la pluie, le beau temps?


Références :

  1. La Pétition.be. (Page consultée le 8 décembre 2009). « Assez de la guerre médiatique entre l'Égypte et l'Algérie », [En Ligne]. Adresse URL: http://www.lapetition.be/en-ligne/assez-de-la-guerre-mdiatique-entre-lgypte-et-lalgrie-5686.html
  2. Amir Ramses (Page consultée le 8 décembre 2009). « Biography », [En Ligne]. Adresse URL: http://www.amirramses.com/
  3. O. Hind. (Page consultée le 8 décembre 2009). « La relève en voie d’être assurée », [En Ligne]. Adresse URL: http://www.lexpressiondz.com/article/3/2007-11-18/47246.html
  4. Egypt-petition.blogspot. (Page consultée le 7 décembre 2009). « ???? ??? ??????? ?????? ???????? », [En Ligne]. Adresse URL: http://egypt-petition.blogspot.com/2009/11/blog-post.html
  5. AlifBa. (Page consultée le 9 décembre 2009). « ?????? ?????? ???? ????? ???? ?????? ??????? ???????? ???????», [En Ligne]. Adresse URL: http://elraya.info/index.php?option=com_content&view=article&id=989:2009-11-29-05-58-46&catid=29:2009-11-21-06-06-52&Itemid=42
  6. Abdelbarri Atwan, «Algérie-Égypte: des aveux tardifs». Journal Al-Quds Al-Arabi, 7 décembre 2009, p. 1.
  7. France 24. (Page consultée le 9 décembre 2009). « L’Irlande vous souhaite la bienvenue… sauf si vous êtes Thierry Henry », [En Ligne]. Adresse URL: http://observers.france24.com/fr/20091126-fifa-veut-pas-irlandais-coupe-monde-main-thierry-henri-france-afrique-du-sud
 


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