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Belkacem Ahcene-Djaballah ou le journalisme « junk food »

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Note importante:

Après de multiples demandes, Le Quotidien d'Oran a refusé de publier ma réponse aux deux articles de son chroniqueur Belkacem Ahcene-Djaballah, ce qui en dit long sur ce journal et son respect du droit de réponse et de l'éthique journalistique.

La voici, telle qu'adressée à son directeur, M. Benabbou.

 

 

Le journalisme « junk food » est à l’image de son équivalent culinaire : un produit préparé à la va-vite avec des ingrédients douteux en vue d’un profit maximum, au risque de donner la diarrhée aux clients.

On eut cru que ce type de scribouillage était pratiqué par de jeunes journalistes débutants, officiant dans des journaux « underground » pour arrondir leurs fins de mois. Mais non : l’illustre Belkacem Ahcene-Djaballah (BAD pour les intimes) vient de nous en donner des exemples pédagogiques dans le célèbre « Quotidien d’Oran » en tentant, à deux reprises, une pseudo-recension de mon récent essai « Kamel Daoud : Cologne, contre-enquête » [1]. Doit-on attribuer cette « persévérance intellectuelle » à sa solidarité avec son collègue Kamel Daoud qui, comme lui, officie dans le même journal ? Le moins qu’on puisse dire c’est que BAD a essayé de le défendre becs et ongles mais, malheureusement, sans la moindre argumentation décelable. Car, n’est pas critique littéraire qui veut, même lorsqu’on a B-A-D comme initiales et qu’on s’est choisi comme lubie le noircissement compulsif des feuilles de chou.

Le premier « article », datant du 10 juillet 2016, figure dans une rubrique étrangement baptisée « Au fil des jours – Communication politique : nouvelles du front ! » [2]. Tiens donc ! BAD serait-il en guerre ? Et contre qui ? Mystère !

Ce qui est sûr, cependant, c’est l’exploit réussi par ce « doyen de l’école de journalisme » : commettre un monumental fatras d’erreurs en alignant, dans un texte rachitique, à peine 311 malheureux mots !

Commençons tout d’abord par une énormité : BAD avoue qu’il n’avait pas encore lu le livre lorsqu’il a « pondu » son texte. C’est à se demander s’il ne s’agit pas d’une mauvaise plaisanterie. Comment peut-on disserter sur un livre qu’on n’a pas lu ? Comment peut-on avoir un avis critique sur un écrit si on ne l’a pas sérieusement étudié ? Est-ce cela que BAD enseigne dans son école de journalisme ? Si c’est le cas, l’institution et surtout ses étudiants sont à plaindre.

Passons maintenant aux erreurs factuelles que tout journaliste débutant aurait pu éviter avec un minimum de recherche.

BAD prétend que mon essai a été édité à l’étranger avant sa publication en Algérie. Peut-il nous dire alors dans quel pays et par quel éditeur ? Il aurait appris des choses à son auteur, pas mal, non ? BAD n’est-il pas au courant que je me suis fait un point d’honneur d’éditer mon essai en Algérie avant tout autre pays ? Pourquoi ? Parce qu’il s’agit d’un débat algéro-algérien qui doit se tenir en Algérie et non ailleurs. Les sujets qui y sont abordés concernent tout d’abord notre littérature et le rôle de l’écrivain algérien dans notre pays. Évidemment, par la suite, l’ouvrage a le droit de vivre sous d’autres cieux, si l’occasion se présente.

Ensuite, notre journaliste chevronné claironne haut et fort : « Un livre […] qui […] "descend en flammes" Kamel Daoud et ses écrits de presse sur les événements de Cologne […] ». Malhonnêteté intellectuelle, excès de zèle ou incompétence journalistique ? Comment peut-on nommer une telle diatribe écrite par quelqu’un qui reconnait ne pas avoir lu le livre ? Car, s’il l’avait lu, il aurait compris que l’essai ne porte pas uniquement sur les évènements de Cologne, mais sur l’idéologie véhiculée par Kamel Daoud dans ses écrits en général. D’autre part, l’ouvrage ne "descend pas en flammes" le chroniqueur oranais, mais analyse ses déclarations publiques, son roman et ses chroniques. Tout auteur doit accepter la critique, n’est-ce pas cela que BAD enseigne à ses étudiants ?

BAD, qui s’est permis de critiquer mon essai sans le lire, m’interdirait de porter un jugement sur les écrits de Kamel Daoud que j’ai lus et relus et qui figurent parmi les quelques 200 références que comporte mon livre ? Ce serait le comble d’un journaliste qui, lui-même, s’évertue à entretenir une rubrique de critique littéraire !

Aussi bizarre que cela puisse paraître, le plus fréquent reproche à l’encontre de mon essai n’est pas relatif au contenu de l’ouvrage, mais au fait que Kamel Daoud, lui, vit en Algérie et pas moi. Une sorte d’exclusion géographique, d’article 51 [3] appliqué à la littérature, comme si l’éloignement du pays natal avait pour effet d’inhiber tout effort intellectuel ou de bannir toute remarque formulée à l’égard d’un écrivain « autochtone ». Qu’on se le dise clairement : pour certaines personnes, l’amour du pays est proportionnel au carré de la distance qui les sépare de leur sol natal !

BAD n’a évidemment pas échappé à une telle paresse intellectuelle : « Kamel Daoud, un journaliste qui a toujours signé de son nom, assumant pleinement ses écrits et ses propos et qui n'a jamais quitté le pays ».

Alors, là, il y a de quoi tomber des nues ! La première partie de la phrase est sidérante : le grand BAD, celui qui a occupé des hautes fonctions dans des institutions prestigieuses de la communication et du journalisme algériens [4] affirmant que Kamel Daoud a toujours signé de son nom ! Faut-il faire appel à quelqu’un qui vit du Canada (et non en Algérie) pour lui apprendre que Kamel Daoud a longuement signé des articles avec des pseudonymes dans des journaux oranais et algérois ? Il parait même, de source bien informée, que sa virulence verbale était fortement atténuée lorsqu’il était tapi derrière ses noms d’emprunt. Mais ça, c’est une autre histoire.

Et ce n’est pas tout. BAD a aussi montré toute son inculture en affirmant que le livre d’Albert Memmi, « Portrait du colonisé », datait de 1973 alors qu’il avait été publié en 1957, soit…16 années auparavant ! Se tromper sur une œuvre majeure aussi importante, qui a été le livre de chevet de tous les combattants anticolonialistes, est ahurissant, rien de moins. En effet, entre les deux dates, tout un monde avait basculé.

BAD ne s’est pas contenté de cette énormité. Du haut de sa stature, le regard condescendant et la mine hautaine, il osa traiter ceux qui trouvent des aspects intéressants et modernes dans l’œuvre de Memmi d’« "anciens" de la gauche-couscous merguez ». Ah ! L’humour BAD, tellement tordant ! Au fait, je ne savais pas que BAD était friand de cuisine « pied-noir » [5]. Un trait commun avec son collègue Kamel Daoud, qui sait ?

Mais puisqu’on est dans l’univers des bouis-bouis, que penser de ce premier « article » de BAD ? Un « junk food » saveur frites-merguez ?

Le second « article » de BAD consacré à l’essai date du 4 août 2016 [6]. Le journaliste ne le précise pas, mais on comprend qu’il a probablement lu le livre. Ou plutôt feuilleté, car son texte n’aborde aucunement les thèmes qui y sont traités. Certes, il recense plus ou moins fidèlement la table des matières et cite quelques extraits, mais s’attarde plus à la biographie de l’auteur de la préface qu’à l’essai lui-même. Tout un paragraphe bien dodu !

Refus de s’aventurer sur un terrain glissant ? Absence d’argumentation solide ? Quand on n’a rien à dire sur le contenu, on brode autour du contenant, évidemment.

Selon BAD, « Kamel Daoud est une cible très vite trouvée », « une cible tout d'abord visée par les islamistes ». Et de comparer fallacieusement le sort de Kamel Daoud à ceux des Malek Haddad, Rachid Boudjedra, Kateb Yacine, etc. Se serait-il inspiré de Youcef Merahi, un autre chroniqueur qui n’avait trouvé que cet unique filon en guise de critique de mon essai [7] ? Toujours est-il que d’après ces piètres analystes, il serait malvenu d’émettre un quelconque commentaire sur les publications des écrivains algériens de peur de les voir tomber de leurs piédestaux ! Quid de la liberté d’expression, du débat d’idées, de la pensée critique ?

BAD a cependant fait ses devoirs dans son second article. Il a revisité Memmi (ou plutôt Google) pour nous gratifier d’une correction sur la date de la parution de son livre « Portrait du colonisé ». Mieux vaut tard que jamais !

Il a d’autre part réussi à modérer ses élans : « Objectives, les critiques ? Chacun verra "midi à sa porte", car chacun est libre, n'est-ce pas ? » .

Sauf qu’il y a juste un tout petit problème : BAD n’a jamais exposé, ni analysé ces critiques qui constituent le cœur de l’essai.

Et c’est exactement cela le journalisme « junk food ». N’est-ce pas BAD ?

 

Montréal, le 26 août 2016

 

P.S. : Aux dernières nouvelles, BAD a finalement fait connaissance avec Albert Memmi [8]. En effet, il vient de lui consacrer une chronique (un livre datant de 1957 !). Un peu tard ?

Non, pas du tout. On apprend à tout âge !

 

Belkacem Ahcene-Djaballah, chroniqueur au Quotidien d'Oran

 

Références

1- Ahmed Bensaada, « Kamel Daoud : Cologne, contre-enquête », Éditions Frantz Fanon, Algérie, 2016, 133 pages.

2- Belkacem Ahcene-Djaballah, « Au fil des jours – Communication politique : nouvelles du front ! », Le Quotidien d’Oran, 10 juillet 2016, http://www.lequotidien-oran.com/index.php?news=5231003

3- L’article 51 de la nouvelle constitution algérienne stipule que « La nationalité algérienne exclusive est requise pour l’accès aux hautes responsabilités de l’État et aux fonctions politiques », ce qui exclut de facto les binationaux.

4- Biographie de Belkacem Ahcene-Djaballah (publiée sur son site): journaliste, expert-consultant en Communication, professeur associé des Universités :

  • Journaliste (Révolution africaine en 1969 et El Djeich en 1970-1972)
  • Conseiller à l’Information, sous-directeur des Publications, puis Directeur de la Documentation et des Publications au ministère de l’Information (et de la Culture) de 1970 à 1984
  • Directeur général de la SN/ANEP (publicité) en 1984-1985
  • Directeur général de l’agence de presse publique APS de 1985 à 1990
  • Membre désigné du Conseil supérieur de l’Information (CSI) de 1990 à 1993
  • Chargé de mission - Directeur de l’Information à la Présidence de la République de 1994 à 1999

http://www.almanach-dz.com/index.php

5- Le couscous-merguez n’est pas un plat algérien, mais pied-noir.

6- Belkacem Ahcene-Djaballah, « Islam, pays arabes... contre-attaque (s) », Le Quotidien d’Oran, 4 août 2016, http://www.lequotidien-oran.com/index.php?news=5232066

7- Youcef Merahi, « Chronique du jour : Tendances - L’écrivain algérien, ce mal-aimé ! », Le Soir d’Algérie, 13 juillet 2016, http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/07/13/article.php?sid=199029&cid=8"cid=8

8-  Belkacem Ahcene-Djaballah, « Le mal colonial », Le Quotidien d’Oran, 1er septembre 2016, http://www.lequotidien-oran.com/?news=5233054

 

Cet article a été publié par:

Mise à jour le Lundi, 12 Septembre 2016 08:44  


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