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Accueil Pédagogie « L’intégration des TIC dans les écoles ne doit pas être un luxe »

« L’intégration des TIC dans les écoles ne doit pas être un luxe »

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Interview accordée par Ahmed Bensaada à Algeria Expo, dans le cadre du Salon International de l’Informatique, de la Bureautique et de la Communication (SICOM 2014)

Interview réalisée par Lynda L.


 

De nombreuses études ont montré l’impact de l’utilisation des TIC dans un cadre scolaire. Quelles sont les effets positifs d'une intégration judicieuse des TIC sur la réussite scolaire?

L’intégration des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans l’enseignement ne doit pas être vue comme un luxe ou une mode. Il s’agit d’un processus d’évolution normale de l’école qui doit être au diapason de celle de la société. En effet, les élèves qui arrivent actuellement à l’école vivent dans un monde où les nouvelles technologies sont omniprésentes. Selon Marc Prensky, les élèves d’aujourd’hui – qu’il qualifie de « natifs numériques » − ne sont plus les personnes pour qui le système éducatif a été conçu pour enseigner [1].

En ce qui concerne l’impact des TIC sur la réussite scolaire, de nombreuses études ont mis en évidence un effet positif. Citons, par exemple, l’étude de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) qui montre clairement que les élèves qui maîtrisent l’informatique obtiennent de meilleurs scores à l'école, en particulier en mathématiques [2]. Une étude américaine réalisée à l’Université de Californie abonde dans le même sens. Elle arrive à la conclusion que les adolescents qui ont un accès à un ordinateur à la maison ont une probabilité plus grande d’obtenir leurs diplômes d'études secondaires que ceux qui n’en ont pas [3].

Une équipe canadienne dirigée par le professeur Karsenti a réalisé une recherche sur l'impact des TIC sur la réussite éducative des garçons à risque de milieux défavorisés. Elle arrive à la conclusion que les acteurs de l’éducation doivent « profiter de l’engouement des jeunes pour les TIC pour favoriser leur réussite éducative, voire faire des TIC le Cheval de Troie de la réussite éducative en milieu défavorisé » [4].

Lorsqu’elles sont intégrées dans un contexte d’approche par compétence, la même étude montre que les TIC  ont « un impact sur l’ensemble des compétences transversales, soit les compétences de l’ordre de la communication, les compétences méthodologiques, les compétences liées au développement intellectuel et les compétences d’ordre personnel et social ».

Utilisées de concert avec la pédagogie du projet, les TIC permettent d’obtenir des résultats plus que satisfaisants dans le domaine pédagogique. Cela a été remarqué par Stéphane Côté : « les élèves ont clairement souligné l'impact de l'intégration et du réinvestissement des TIC dans le projet. Selon eux, celui-ci n'aurait pas eu un effet aussi stimulant sans les TIC » [5] et Marc Weisser : « si la pédagogie du projet donne un sens aux acquisitions scolaires, les TIC sont l'un des outils à la disposition de la classe pour obtenir une réalisation socialement satisfaisante » [6].

Judicieusement appliquées dans le cadre de projets de jumelage pédagogique, les TIC permettent aussi à toute classe de s’affranchir de son cadre spatial et temporel. Ce type de projets prend toute son envergure lorsqu’on lui adjoint des outils interactifs de communication et de production. Des élèves situés à des centaines, voire des milliers de kilomètres les uns des autres peuvent se connaître, échanger et réaliser des travaux dans une approche coopérative sous la supervision de leurs professeurs respectifs.

En définitive, on peut dire que l’intégration des TIC dans l’enseignement améliore non seulement la motivation et la réussite scolaire, mais permet aussi et surtout d’ouvrir de nouvelles avenues dans la pratique enseignante et l’introduction de nouvelles approches pédagogiques favorisant un apprentissage actif de l’élève.

 

Les chiffres et les constats faits sur le terrain montrent que l’intégration des TIC dans les écoles algérienne est plus une intégration physique que pédagogique. Que dite-vous à ce sujet?

Comme je l’ai mentionné dans un précédent article [7], l’observation des pratiques pédagogiques en Algérie montre que l’intégration des TIC dans les écoles algériennes est plus une intégration physique que pédagogique. Dans la plupart des établissements scolaires qui disposent de laboratoires d’informatique, les enseignants ne s’y rendent que pour apprendre aux élèves l’utilisation de certains logiciels de base. Dans certains collèges, ces laboratoires sont peu, voire pas du tout, utilisés. L’usage le plus répandu semble être l’utilisation d’un ordinateur et d’un projecteur multimédia pour illustrer certaines notions du cours. Il s’agit en fait d’un cours magistral « technologique » dont il ne faut pas abuser car, dans cette approche, les élèves sont passifs. Selon des récentes recherches québécoises, ce type de cours n’est pas du tout prisé par les élèves [8].

Dans le cadre scolaire, l’ordinateur ne doit pas être uniquement vu comme un simple outil technologique (intégration physique), bien que cette étape soit nécessaire au début. Il est impératif d’aller  plus loin et profiter de la puissance des TIC afin de les mettre au service des apprentissages des élèves, dans des disciplines autres que l’informatique elle-même. Dans cette optique, la pédagogie du projet et le jumelage pédagogique sont des approches de choix pour  l’intégration pédagogique des TIC.

 

Est-ce que l’école algérienne pourra suivre l'exemple des écoles occidentales, et quelles sont les meilleurs moyens qui permettent une meilleure intégration des TIC dans nos écoles?

Il est clair que la fracture numérique qui sépare notre pays des pays développés est très grande. Elle ne pourra donc être comblée qu’avec une volonté politique ferme et proactive ciblant plusieurs objectifs.

Tout d’abord, il faudra améliorer le taux de pénétration d’Internet dans les foyers algériens à l’aide de programmes ambitieux car l’école fait partie de la communauté et il existe une forte corrélation entre ce taux et celui du réseautage des écoles.

Ensuite, il faudra réduire de manière drastique le ratio élèves/ordinateur à tous les niveaux, en particulier au cycle primaire. Regardons les chiffres concernant l’école algérienne : le ratio élèves/ordinateur était, en 2011, de 44 pour les lycées et de 120 pour les collèges [9]. À titre de comparaison, les chiffres datant de 2003 (d’il y a donc 11 ans) montrent que ce ratio était inférieur à 10 dans la plupart des pays développés [10]. La moyenne de ce ratio dans les pays de l’OCDE est passée de 10 à 5 entre les années 2000 et 2006 [11]. D’autre part, selon le ministère de l’Éducation, 60% des collèges algériens ne possédaient pas de laboratoire d’informatique en 2011 [12]. Un investissement majeur s’impose donc dans l’équipement et le réseautage des établissements scolaires, en particulier ceux des cycles inférieurs.

Finalement, il faudra s’atteler à la formation des enseignants dans le domaine de l’intégration des TIC. Ce problème se pose avec encore plus d’acuité actuellement dans la mesure où un très grand nombre d’enseignants est toujours recruté sans aucune formation pédagogique et encore moins celle relative aux TIC. Il faudra donc revoir la formation pédagogique initiale des enseignants dans son ensemble. Il ne faut jamais perdre de vue le fait que les enseignants sont la clé de voute de tout le système éducatif.

 

L’intégration des TIC dans l’enseignement demeure un fait incontournable dans une société. Quelles perspectives pour l’école Algérienne?

Il est clair que les TIC ont changé notre société de manière irréversible. De son côté, l’école n’a pas échappé à ce changement, bien au contraire. Les ordinateurs, les projecteurs multimédias, les tableaux numériques interactifs et les manuels numériques interactifs sont une réalité dans des milliers de classes à travers le monde. La pédagogie par objectifs a inexorablement cédé sa place à une approche axée sur les compétences. L’enseignement magistral caractérisé par la passivité de l’élève se voit de plus en plus remplacé par un enseignement par projets, par le jumelage pédagogique ou par l’enseignement coopératif dans lesquels l’élève est l’artisan de son apprentissage.

L’école algérienne ne peut rester à l’écart de cette réalité et doit suivre cette tendance mondiale tout en l’adaptant au contexte national. Pour ce faire, les responsables du secteur de l’éducation doivent concevoir des plans réalistes à court et moyen termes dans les domaines de l’équipement, de la formation et de l’élaboration des programmes favorisant l’intégration efficace des TIC dans l’enseignement. La commission chargée du suivi et de la mise en application de la stratégie « e-Éducation » du ministère de l’Éducation doit avoir plus de prérogatives, de moyens et d’écoute pour réussir ces différents chantiers éducatifs.

En outre, il est primordial de remettre sur pied le « Conseil supérieur de l’éducation » dépendant du ministère de l’Éducation pour réfléchir aux enjeux majeurs et aux défis auxquels doit faire face notre école dans un contexte national en constante évolution et un contexte mondial de plus en plus compétitif.

La campagne électorale présidentielle aurait dû être l’occasion pour les candidats de dévoiler leurs programmes dans le domaine de l’éducation car ce secteur est le cœur de tout progrès social ou économique. En effet, selon un rapport de l’UNESCO, pour chaque dollar dépensé en faveur de l’éducation, 10 à 15 dollars sont générés sous forme de croissance économique [13].

Axel Oxenstiern (1583-1654), un homme d'Etat suédois, nous a légué une magnifique citation : « la bonne éducation de la jeunesse est le garant le plus sûr de la prospérité d'un État ». Malgré le temps écoulé, elle n’a pas pris une seule ride.

 

Références

[1] Marc Prensky, « Digital Natives, Digital Immigrants », On the Horizon, MCB University Press, Vol. 9 No. 5, Octobre 2001, http://www.marcprensky.com/writing/Prensky%20-%20Digital%20Natives,%20Digital%20Immigrants%20-%20Part1.pdf

[2] OCDE, « Les élèves qui maîtrisent l’informatique obtiennent de meilleurs scores à l'école, selon une étude de l’OCDE », 24 janvier 2006,http://www.oecd.org/fr/general/leselevesquimaitrisentlinformatiqueobtiennentdemeilleursscoresalecoleselonuneetudedelocde.htm

[3] Daniel O. Beltran, Kuntal K. Das, Robert W. Fairlie, « Do Home Computers Improve Educational Outcomes? Evidence from Matched Current Population Surveys and the National Longitudinal Survey of Youth 1997», Janvier 2006, IZA Discussion Paper No. 1912, ftp://ftp.iza.org/dps/dp1912.pdf

[4] Karsenti, T., Goyer, S., Villeneuve, S. & Raby, C. (2005), « L'impact des technologies de l'information et de la communication (TIC) sur la réussite éducative des garçons à risque de milieux défavorisés », Université de Montréal, 2005, 138 pages, http://www.thierrykarsenti.com/pdf/publications/2005/impactTICreussite.pdf

[5] Stéphane Côté, « Pédagogie par projet et intégration des TIC : quel impact sur la motivation scolaire? », Thèse de maîtrise, Université de Montréal, 2008, p.136,https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/bitstream/handle/1866/8116/Cote_Stephane_2008_memoire.pdf?sequence=1

[6] Marc Weisser, « Pédagogie du projet et Technologies de l'Information et de la Communication », EPI, n°101, 2001, http://www.epi.asso.fr/fic_pdf/ba1p145.pdf

[7] Ahmed Bensaada, « Les TIC et l’enseignement en Algérie », Reporters, 23 novembre 2013, http://www.ahmedbensaada.com/index.php?option=com_content&view=article&id=246:les-tic-et-lenseignement-en-algerie&catid=36:education&Itemid=76

[8] Patrice Potvin et Abdelkrim Hasni,  « L’intérêt des jeunes à l’égard des sciences et de la technologie : Bilan des recherches menées par la CRIJEST », Spectre, vol.43, n°1, novembre 2013, p.28.

[9] INRE (Algérie), « Les TIC au service de l’éducation », EducRecherche, n°2, 2011, pp. 5-7

[10] Ahmed Bensaada, « Place de l’école dans le cyberespace algérien », Le Quotidien d’Oran, 11 mai 2008, http://mendeleiev.cyberscol.qc.ca/scienceanimee/Articles/Ecole_virtuelle_11052008.pdf

[11] Educational Research and Innovation, « Are the New Millennium Learners Making the Grade? », Technology Use and Educational Performance in PISA 2006, OECD Publishing ,  28 avril 2010, p.47,http://www.keepeek.com/Digital-Asset-Management/oecd/education/are-the-new-millennium-learners-making-the-grade_9789264076044-en#page48

[12] INRE (Algérie), « Les TIC au service de l’éducation », Op. Cit., p.20

[13] Rapport mondial de suivi sur l’Éducation Pour Tous (EPT), « Jeunes et compétences, l’éducation au travail »,  UNESCO 2012.

 


 

Cette interview a été publiée par le journal "Algeria Expo", N°28, 22-26 avril 2014, p.14

Cliquez sur l'image pour lire une version  "allégée" de l'interview  sur le magazine Algeria Expo

 


 


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